Une série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Ça l’exaspère que certaines YouTubeuses s’excusent de ne pas être maquillées. Que tant de gens demeurent frileux à l’idée de prononcer les mots «je t’aime». Et que plusieurs emploient le qualificatif «bobo» de façon péjorative, alors que le terme demeure convenablement flou. Lancé en 2011, le compte-confidences YouTube de l’artiste plasticienne et comédienne Ina Mihalache, alias Solange te parle, a rapidement «cartonné» dans l’Hexagone, faisant d’elle l’une des premières personnalités françaises de la plus importante plateforme vidéo du Web.

Ne suffit que de visionner quelques-unes des capsules autoproduites par cette Québécoise installée à Paris depuis 2004 pour comprendre son énorme succès. Attachante, intelligente et audacieuse, Ina prête ses traits au personnage de Solange, jeune femme curieuse et friande de culture («c’est la nourriture qui fait que nous sommes de meilleurs humains», défend-elle), de la tendresse humano-canine, de rapports hommes-femmes plus décomplexés et d’une sexualité plus épanouie. Connue pour la singularité de son élocution, son ton à la fois lyrique et loufoque et le cadre intimiste dans lequel elle nous livre ses nombreux coups de cœur et coups de gueule, Mihalache entretient depuis 2011 un dialogue pétillant et pertinent avec plus de 350 000 abonnés.

L'automne dernier, j’ai été à la rencontre de celle qui raconte ses états d'âme à ses followers à partir d’un appart joliment dépouillé de la capitale française. Ce qui me frappe au moment de prendre place dans son salon, c’est le sentiment de déjà trop en savoir à propos de celle dont le projet artistique consiste à révéler d’importantes parcelles de son intimité. A-t-elle déjà couvert via ses capsules web tout ce que je souhaite aborder? Je reconnais même le plat qu’elle déguste devant moi, le fameux «miam aux fruits», à propos duquel elle a déjà consacré une vidéo explicative. Cela dit, celle qui venait tout juste de se faire encenser par Michel Houellebecq et de remporter le prix Goncourt des animaux pour son troisième roman, Autoportrait en chienne, s’est montrée bien encline à l’idée de questionner sa pratique de YouTubeuse, de réfléchir aux compromis créatifs qu’elle était prête à faire et de porter un regard lucide sur le rapport qu’elle entretient avec tous ces «anonymes qui la regardent».

Dans Autoportrait en chienne, tu reviens sur les circonstances t’ayant incité à traverser l’océan à 19 ans. Tu écris: «Le québécois n’était pas le cœur du problème, il est une victime collatérale dans l’affaire. Je me suis forgé une identité par la langue, à défaut d’hériter d’une culture.» Quels furent tes repères au moment de te forger cette nouvelle identité?
Mon père est immigré roumain, ma mère est pure-laine québécoise, cinquième d’une famille de 10 qui n’ont pas vraiment fait d’études supérieures. Si mes parents avaient été d’autres origines sociales, je pense que je serais restée au Québec. Très tôt à l’adolescence, je me suis téléportée, dans ma tête, sur Internet, et je chattais avec des mecs français. J’étais sur Netmeeting (l’ancêtre de Skype) chaque nuit. Instinctivement, j’ai commencé à rechercher des liens avec des Français à l’âge de 14-15 ans. C’est comme ça que j’ai rencontré mon premier amoureux.

Tu vivais donc sur un décalage permanent de six heures.
Exactement. Et je pense que c’est pour ça que rendu à l’université [de Montréal], je n’avais pas de racines ni d’attaches. Je ne parlais à personne toute la semaine, et histoire de l’art, ce n’était peut-être pas la bonne filière. Cela dit, je reste vraiment attachée sentimentalement au quartier de Côte-des-Neiges, autour du mont Royal, mais c’est comme si je n’arrivais pas à créer des liens avec les gens à l’époque.

À Paris, tu as suivi le prestigieux Cours Florent aux côtés de Léa Seydoux et de Pierre Niney, mais tu décris ton parcours de comédienne comme ayant été compliqué. YouTube est lancé en 2006, alors que Solange voit le jour en 2011. Comment as-tu entrepris ta pratique de «poétubeuse»?
J’ai vu sur Facebook une vidéo de Norman [Thavaud, YouTubeur] et j’ai été vachement touchée par ce type visiblement seul chez lui qui fait le con. Le côté artisanal, «petit théâtre intime» partagé sur Internet, je trouvais ça super démocratique et séduisant. C’était une période où j’étais déprimée, j’essayais d’écrire un premier roman, je voulais m’exprimer mais ne savais pas où, comment, avec qui. Donc de voir ce type débile — cette vidéo quand il revient du ping-pong, l’une de ses premières — il y a un truc d’enfant chez lui qui m’a vraiment touché. J’avais une caméra, je savais me filmer, je savais que j’avais un p’tit truc différent, donc je me suis dit que j’allais essayer de faire pareil.

Très vite, tu t’es lancée dans L’Abécédaire, un projet qui est devenu un peu ta marque de fabrique, en commençant par Obésité, suivi de toutes les voyelles: Accouplement, Ustensile, Exorcisme, etc. Tu as donc installé ton personnage en puisant dans des démarches d’art conceptuel?
J’aime l’art conceptuel mais au sens où un enfant peut le comprendre. Sophie Calle m’inspire pour ses autoportraits à partir de presque rien, les contraintes qu’elle s’impose, la poésie et le côté ludique de scénariser son rapport aux autres, de partir de l’autobiographie pour créer des performances. Miranda July aussi, parce qu’elle te veut du bien, avec son intérêt aux petits détails, sa poésie du quotidien, presque banale et limite du développement personnel. Une cinéaste comme Chantal Akerman aussi, qui a beaucoup travaillé sur la chambre, l’intérieur, la nudité, la sexualité, la solitude. Après je cite souvent deux actrices de la Nouvelle Vague: Emmanuelle Riva et Anna Karina. Riva dans Hiroshima mon amour pour la lenteur, l’élocution, la sensualité du langage. Et Anna Karina chez Godard pour l’espièglerie et l’ingénuité.

Un article pleine page paraît dans Les Inrocks six mois après ta première vidéo. Tu rencontres ensuite un agent, tu travailles à Radio France et tu entames ton projet de long métrage, Solange et les vivants. Comment vois-tu l’évolution de Solange depuis ces toutes premières capsules?
Ça fait sept ans, donc il y a eu plein de phases. Au début, L’Abécédaire, c’était plus proche d’un travail artistique dans le sens où je tournais un plan par jour, ou une phrase par plan. Après, j’ai fait mon film et la radio, je suis revenu et je sentais que cet abécédaire m’avait vraiment trop enfermé. Donc en janvier 2014, j’ai fait une vidéo par jour pendant 30 jours. Je faisais vite, mais je faisais beaucoup. Ça m’a un peu désinhibée, je me suis rapprochée de la caméra, un autre style YouTube, avec une adresse différente et un seul cadre. Aujourd’hui, j’en suis encore à me questionner, car je suis maintenant accompagnée. J’ai une collaboratrice artistique cinq jours par mois qui m’aide à planifier et faire des recherches. Elle est parfois là quand je tourne aussi.

Tu rentres tout juste de deux années passées à Tourcoing, région limitrophe de la Belgique, où tu étudiais au Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Ce fut compliqué de mettre en veille ta vie parisienne?
Avant de partir, je tournais en rond, je ne me sentais pas légitime auprès des institutions parce qu’il y a du mépris et de la condescendance envers YouTube et Internet. J’avais besoin de me frotter aux artistes de ma génération, car j’étais très seule. Le Fresnoy est une école plutôt prestigieuse mais aussi très austère. L’expérience a été hyper dure mais m’a aussi redonné confiance. Et là, c’est sûr que le prix avec le bouquin, ça me fait du bien aussi. Là-bas, de rencontrer des gens de l’art contemporain, des sculpteurs ou des écrivains qui enseignaient et qui savaient qui j’étais malgré tout. De faire le pont entre des gens issus de disciplines hyper pointues et élitistes, mais qui arrivaient à me situer.

Tu présenteras prochainement dans un théâtre à Valenciennes le fruit de cette retraite académique: la mise en scène Ma présence suffit à enchanter le monde. De quoi s’agit-il?
C’est une traversée de l’identité narcissique, comment depuis le fœtus jusqu’à la mort, on gère le rapport de soi à soi et aux autres, et à quel point on peut penser qu’on est séparés mais qu’on est fait de la même chose. C’est un peu métaphysique, ça chante un peu et je suis seule sur scène. Je suis enfermée dans une grande boîte en plexiglass et les spectateurs munis de casques sont de part et d’autre de cette boîte. Je suis équipée de micros dissimulés dans mon costume et mes oreilles, et on m’entend vraiment comme si j’étais à l’intérieur de toi, parce que je voulais faire un récital intime.

Évoques-tu là aussi le rapport qui perdure entre toi et tes fans, ceux qui se sentent interpellés par tout ce que Solange leur confie?
Oui, cette connexion est assez magique. C’est une sorte d’utopie pour moi. Souvent j’ai l’impression que c’est la chose la plus forte que je peux vivre avec des gens. Ce n’est pas dans la vraie vie, c’est par la virtualité. Il y a là un côté cyborg.

Et le revers de la médaille, tu l’illustres frontalement dans une vidéo intitulée «Tranches de Haine», dans laquelle tu récites à voix haute une sélection de commentaires haineux publiés à ton égard. C’est assez horrifiant d’entendre ce dégueulis de cruauté.
Avec ce que deviennent les réseaux sociaux, je ne pensais pas dire ça un jour mais ça commence vraiment à m’épuiser. De savoir qu’à toute heure du jour, il y a quelqu’un quelque part qui écrit de la merde sur moi. Et qu’en plus, c’est relié à une vitesse dangereuse par de grands médias, parce que ça va mal et que ça leur donne des clics, en dissimulant des infos et en donnant la parole à des gens complètement anonymes. Même mon public se met à douter parce qu’il voit passer une info. Le problème, c’est qu’en ne répondant rien, on te soupçonne. Il n’y a donc aucune façon de s’en sortir. Ce qui me mine, c’est de sentir que cette négativité n’est pas liée à moi. Ces personnes souffrent et je leur sers de bouc émissaire. Ils projettent et libèrent une tension haineuse qui est en eux. Quelque part, il n’y a plus de civilité, et je pense qu’il faut inventer de nouvelles façons d’être.

Pour quelqu’un qui s’est fait connaître sur Internet, tu te fais discrète sur les réseaux sociaux — bien loin des influenceurs qui mettent à jour leurs stories aux demi-heures. Comment entrevois-tu l’avenir des plateformes?
Tu vois, j’utilise pas mal des trucs comme Airbnb. Quand je vais chez des hôtes, comme cet été par exemple, en Italie près d’une rivière, le type nous disait, «je veux que les gens de la ville viennent ici pour vivre une expérience profonde en nature.» Je pense qu’à un moment, on va avoir besoin de prendre soin les uns des autres, et ça va se passer ailleurs que sur les écrans. Que ce soit les coworkings, Airbnb, le partage de voitures, l’emprunt d’outils pour le jardin… Peut-être que je suis une bobo hipster, mais je pense qu’à un moment, les gens vont se rendre compte qu’ils ont faim de liens.

Pour la suite de Solange, si j’extrapole un peu, ça risque donc de se passer ailleurs que sur le Web?
Je me suis toujours dit que YouTube est important. C’est là où je suis né, c’est vraiment un contact particulier avec ces anonymes qui me regardent, mais je me suis jamais posé la question si j’avais envie que ça continue comme ça. Là, c’est vraiment un truc que je te dis à chaud, mais je me demande si avec ce prix littéraire, la distance la plus saine ne serait-elle pas justement plutôt l’écriture? En tout cas, je compte diversifier mes activités, chose que j’ai toujours faite, pour ne plus me sentir aussi dépendante de cette plateforme, car en plus elle n’est pas gentille. Les revenus, elle ne les redistribue pas bien et elle censure mon contenu. Même des choses vraiment body-positive, comme une vidéo sur le fait de ne pas porter de soutien-gorge. J’ai fait exprès de flouter mes seins, et c’est quand même démonétisé.

Justement, je voulais discuter de ta confession vidéo titrée «Je suis misogyne». J’y ai vu une remise en question très courageuse de tes angles morts en matière de féminisme. Tu parles d’un sexisme intériorisé, de ton rejet des vidéos girly, de ta préoccupation d’avoir autant d’abonnés hommes que femmes à ta chaîne. Comment t’es venu ce travail d’introspection?
C’était toujours là, je me rends même compte que c’est même présent aujourd’hui dans mes questionnements sur ma sexualité. Le fait de vouloir à ce point plaire aux hommes, j’ai vraiment du mal à m’en défaire. Je pense que la prochaine étape serait d’être plus solidaire, de travailler la sororité, mais je pars de loin. Les rivalités entre femmes, dans mon cas, ont été internalisées très tôt. Le personnage de Solange, à la base, est une fille fragile et sensible que les gens ont envie de prendre dans leurs bras — on me l’a souvent dit. Et je crois qu’inconsciemment, j’ai fait un personnage comme ça car je voulais être aimée, et je me disais que si j’étais plus dure, plus sûre de moi, ça créerait du conflit. Ça, je dois dire que les Québécois sont vraiment en avance là-dessus. Ça me fait du bien quand je vais au Québec. Après je pense qu’il y a d’autres problèmes au Québec. Les masculinistes sont aussi plus présents et le matriarcat déclenche aussi d’autres choses.

Tu as souvent évoqué un désir de renouer avec le Québec. C’est dans tes plans, disons, à moyen terme?
Je ne sais pas comment je pourrais, mais ça continue de me travailler. J’aimerais bien revivre au Québec, mais pour l’instant je n’ai pas de projet qui me permet vraiment ça. Je ne veux surtout pas perdre mon lien avec le Québec. Même si à l’adolescence, j’ai tout fait pour partir, qu’il fallait que je le fasse et que ça faisait partie de ma mission.

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Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

About Michael-Oliver Harding
A journalist and visual anthropologist by training, Michael-Oliver Harding writes about the intersection of arts, politics and new technologies for publications such as Dazed and Confused, Interview, Slate, Métro, AnOther et VICE.

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