Illustration: Orysia Zabeida

Leader d’instinct, Philippe Demers a dédié l’ensemble de sa jeune carrière à démocratiser l’art et à le rendre plus visible dans le quotidien de tout un chacun. À la tête de l’agence créative MASSIVart, qui chapeaute depuis dix ans le festival d’art pluridisciplinaire Chromatic, l’entrepreneur montréalais développe constamment de nouveaux projets audacieux.

Il y a plusieurs années, Philippe Demers s’est donné la mission louable de connecter davantage les artistes aux publics. C’est dans cet esprit que son entreprise MASSIVart travaille avec des créateurs de tout acabit et cherche à leur donner plus de visibilité au sein des entreprises, des complexes immobiliers ou hôteliers, des lieux commerciaux et des institutions culturelles.

Alors que plusieurs voient l’art comme quelque chose de pur ou de quasi sacré, destiné uniquement aux galeries et aux musées, Demers, lui, voit le travail des artistes comme une façon d’embellir le mobilier urbain. «Combien y a-t-il de gens qui passent dans une gare chaque jour? Beaucoup plus que dans une galerie, ça, c’est certain» lance-t-il, dans le but de donner un exemple concret de sa façon de penser. «Donc si on réussit à mettre en contact l’usager avec une œuvre dans un endroit aussi fréquenté que ça, on augmente les chances qu’il tombe en amour avec l’art et, qui sait, qu’il aille davantage au musée par la suite. À l’ère d’Instagram, il y a de plus en plus de gens sensibles à la beauté des endroits et des événements. Ça met de la pression sur les propriétaires, qui doivent redoubler d’efforts pour que leurs espaces soient plus beaux. À mon avis, ceci a le potentiel de donner du travail aux artistes, car ils sont réputés pour être sensibles à la composition esthétique, à la matière, à la couleur. Le défi est de convaincre les organisations et les entreprises de faire appel à eux.»

«Convaincre» est sans doute le verbe qui incarne le mieux le parcours du Montréalais d’adoption. Originaire du Saguenay, il a eu un déclic professionnel durant son baccalauréat en stratégies de production culturelle et médiatique à l’Université du Québec à Montréal, lorsqu’il a constaté le manque de visibilité dont souffraient ses amis du programme d’arts visuels. «Je trouvais ça ridicule qu’on ait plein d’artistes talentueux à l’Université, mais que leurs œuvres ne soient pas montrées. Je regardais les murs blancs super laids de l’UQAM et j’étais découragé! J’ai donc essayé de mettre en place un projet d’exposition au sein de l’Université. J’ai essayé beaucoup d’avenues, mais chaque fois, on me retournait de bord, car je n’avais pas les bonnes autorisations. À un moment donné, je me suis tanné et j’ai loué un loft dans le Mile-Ex, sur Clark. J’ai monté un petit comité de bénévoles et on a mis sur pied cette exposition-là. On n'a vendu aucune œuvre, mais bon... Au moins, les gens les ont finalement vues!»

Photo: Sébastien Roy

Ravi de son expérience, le jeune universitaire de 22 ans répète l’expérience dans le cadre d’un cours de production événementielle, en 2009. «Je devais ramasser des profits pour créer un OBNL (Organisme à but non lucratif). C’est là qu’est né MASSIVart, avec l’objectif de diffuser l’art aux masses. Après que ma prof ait accepté qu’on enregistre officiellement l’organisme, j’ai créé un premier événement avec un nom très douteux: Massiv et toiles», se rappelle-t-il, en riant. «J’ai finalement trouvé le nom Chromatic, et on a organisé notre première édition à la SAT (Société des arts technologiques) en 2010. Ça coïncidait avec la fin de mon université.»

Aux côtés de son ami Sun Min Dufresne, cofondateur de MASSIVart, Demers imagine alors un événement où les distinctions entre les formes d’art sont inexistantes, où l’art numérique et interactif côtoie la peinture, la musique et la photographie. «On a eu beaucoup de détracteurs à cause de ça, au début. Les gens ne pouvaient pas concevoir qu’on mette un show dans une exposition... alors que, pour nous, c’était une alliance naturelle. La personne qui vient voir un DJ, elle peut finir par être attirée par un tableau! Moi, j’ai toujours détesté les arts visuels pognés dans des galeries snobs. C’est pas normal qu’on te regarde croche dans une galerie quand tu te mets à tousser.»

Jouissant d’une popularité grandissante, le festival se déplace au chalet du Mont-Royal après trois ans à la SAT, puis investit ensuite différents endroits emblématiques de la métropole, notamment la Fonderie Darling, le Hangar 16 et l’ancienne École des beaux-arts de Montréal. Peu à peu, l’événement gagne de la crédibilité au sein des subventionnaires et des commanditaires pour devenir l’une des rencontres artistiques les plus importantes au Québec.

[...] il y a encore beaucoup d’éducation à faire. Il faut faire comprendre aux compagnies que les artistes peuvent leur créer de la valeur.

Toutefois, depuis quelques années, Philippe Demers n’a plus autant de temps à accorder à son festival. Devenue une entreprise à profit (au lieu d’un OBNL), MASSIVart occupe à temps plein son fondateur, et la gestion de Chromatic est maintenant assurée par Arthur Gaillard, qui agit également à titre de commissaire. «Ce qui me fait encore le plus triper, c’est de travailler avec les artistes. Je reste quelqu’un de créatif, mais plus tourné vers la gestion de projet, d’échéancier, de contrat... Arthur s’occupe de maintenir et de développer les relations avec les artistes, tandis qu'en tant que CEO, je m’arrange pour que tous les départements fonctionnent bien.»

L’un des défis qui le stimulent le plus dernièrement est le développement d’une nouvelle branche de MASSIVart à Toronto. «Ce que j’ai remarqué, c’est qu’à Montréal, on a la plus grosse concentration d’artistes au Canada, mais pas nécessairement le plus haut taux de consommateurs. Au contraire, Toronto a beaucoup de consommateurs, mais moins de créatifs. Il y a là-bas davantage de compagnies qui ont des budgets importants pour faire appel à des artistes. De part et d’autre, il y a encore beaucoup d’éducation à faire. Il faut faire comprendre aux compagnies que les artistes peuvent leur créer de la valeur. Et c’est pas évident de convaincre certains patrons de ça.»

Toiletpaper (February 1981), Maurizio Cattelan and Pierpaolo Ferrari

Quoi voir à Chromatic 2019

En plus de tous les artistes qui seront exposés à l’Usine C, notamment Charline Dally, Rajni Perera, Luke Painter, Cole Kush, Dimitris Gketsis, Jeremy Bailey, Jerry Pigeon, Catherine Potvin et Laurence Philomene, Chromatic mise sur une exposition de grande envergure à la Galerie Blanc (1114 rue Sainte-Catherine Est): Toilet Paper de Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, deux artistes d’origine italienne dont la renommée n’est plus à faire. «Ce sont des artistes désinvoltes, irrévérencieux, talentueux, qui se moquent des codes de l’art», indique Philippe Demers, qui se félicite également d’avoir Pierpaolo Ferrari, l’une de ses idoles, en conférence le 11 mai.

Parmi les nouveautés de cette année, le volet Chromatic Pro permettra aux festivaliers de choisir à la carte les conférences et les ateliers auxquels ils désirent assister. Toujours dans le but de jumeler plaisir et découvertes artistiques, le festival mise aussi cette année sur un tout nouveau biergarten.

Par Olivier Boisvert-Magnen

Le festival Chromatic se tiendra du 10 au 17 mai 2019 à l’Usine C.

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